Correspondances

Correspondances

Travailler dans l’édition et devenir écrivain, c’est toute mon ambition, je ne vis que pour ça. J’ai fait des études, des stages plus ou moins passionnants, plus ou moins payés. J’ai servi beaucoup de café à des auteurs arrogants ou intimidés, à des éditeurs animés du feu sacré ou du feu commercial — le feu sacré n’étant pas une garantie d’humanisme ni le feu commercial d’indifférence au genre humain. J’ai décimé quelques forêts en imprimant des kilomètres de contrats, de manuscrits et de courriers divers. Malgré tous ces efforts, je n’ai rien fait de vraiment passionnant et je n’ai pas écrit une ligne.

Mais cette fois, c’est différent, quasiment le Graal par rapport à mes précédentes expériences. D’abord, c’est littéralement à des centaines de kilomètres de ma ville natale : un vrai nouveau départ. Ensuite, c’est un boulot et non un stage : avec vrai salaire, comité d’entreprise, vacances, la totale. Je suis responsable du courrier adressé aux auteurs, département littérature. Le travail consiste à trier les lettres par écrivain destinataire, puis par thème : admirateurs inconditionnels limite fan hystériques, harceleurs potentiels à surveiller ; admirateurs littéraires ; admirateurs déçus prodiguant leurs conseils ; aspirants romanciers à la recherche d’encouragements et si possible de piston ; lettres d’insultes (assez fréquentes et pas toujours en rapport avec les romans) ; lettres de menaces (plus rares). Un aperçu instructif de qui sont les lecteurs et, même si ce n’est pas de la grande littérature, du travail d’écriture pour moi puisque même si tout est finalement envoyé aux auteurs concernés, je réponds en partie au courrier.

Les éditions du Mélèze publient des romans depuis les années 1920 ; elles ont dans leur catalogue du vite lu vite oublié, mais aussi quelques grands, dont un prix Nobel. Ce qui fait plusieurs centaines de lettres chaque semaine, adressées aussi bien aux auteurs vivants qu’à leurs héritiers ou aux éditeurs.

Je classe le courrier du Nobel et des stars comme celui des autres, mais je n’y réponds pas et je ne le transmets pas aux intéressés : c’est la chasse gardée de Nora Bolland, la directrice de la maison. Parmi les stars, Camille B. Depuis la parution du Dernier Cercle, vendu à plus d’un million d’exemplaires dans dix-huit langues, Camille B. a réussi l’impossible : rester anonyme. Des dizaines de lettres lui sont adressées chaque semaine, auxquelles seule Nora répond. C’est sa grande fierté : avoir réussi à garder Camille B. au Mélèze, malgré son succès et les ponts d’or proposés par la concurrence. En revanche, elle n’est pas parvenue à lui faire écrire un deuxième roman.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé : j’ai eu sous les yeux des lettres échangées entre Nora et Camille B. dans lesquelles elle tente toutes les approches, flatterie, arguments commerciaux, appel aux bons sentiments et même un peu de chantage. Rien n’y a fait, Le Dernier Cercle est resté une œuvre unique, ce qui a encore contribué au mystère entourant l’auteur.

Je suis un lève-tôt, j’arrive souvent avant 8 heures, souvent en même temps que Nora. En deux ans, elle ne s’est pas absentée une seule fois, en dehors des salons et de quelques jours de vacances. Jusqu’à ce jour d’été où son bureau est resté désert. Vers 8 heures et demie, elle a appelé sur mon poste et m’a dit qu’elle était un peu souffrante et ne reviendrait que dans quelques jours ; en attendant, dit-elle, chacun connaissait assez son boulot pour se débrouiller jusqu’à son retour et elle appellerait régulièrement pour savoir si tout allait bien.

Le lendemain, j’étais assis à mon bureau à 7 heures, l’œil sur le téléphone. J’ai décroché avant la fin de la première sonnerie, me faisant soudain l’effet d’un parfait idiot ; mais Nora n’a pas eu l’air de s’en soucier. Elle m’a donné une liste d’appels à passer et vu avec moi le plus urgent. Une semaine s’est écoulée ainsi, puis deux ; le matin, je lui envoyais par coursier les dossiers en cours et le courrier, la maison tournait tranquillement et Nora appelait de plus en plus rarement. Personne ne disait rien, mais peu à peu l’inquiétude l’emporta et quelqu’un, autour du café matinal, posa enfin la question : qu’était-il en train de se passer au Mélèze ?

Le coursier me dit qu’après quelques jours, Nora lui avait demandé de déposer directement les paquets dans la boîte aux lettres. L’arrangement lui convenait, c’était toujours un peu de temps de gagné, mais moi, j’ai trouvé bizarre une telle confiance. Sans rien dire à personne, j’ai décidé d’aller voir chez elle. Je savais qu’elle vivait seule et même si elle avait beaucoup d’amis (son agenda était toujours plein), nul n’aurait su dire si elle était vraiment entourée en dehors de son travail. À ma connaissance, aucun membre de la maison d’édition ne la fréquentait à l’extérieur.

Nora habitait une petite maison au fond d’une impasse, avec un jardin tout juste suffisant pour accueillir deux chaises longues et une table basse. Une impressionnante glycine courait sur la façade. J’ai sonné, frappé et appelé, mais personne ne m’a répondu ; alors que le soir tombait, aucune lumière ne brillait. Fallait-il appeler de l’aide ? Et si elle était évanouie dans une pièce invisible du jardin ? Pourtant, je n’avais pas cette impression. Sans m’expliquer pourquoi, je sentais que cette maison était vide, tout simplement ; je n’allais pas demander aux secours de défoncer la porte parce que Nora ne répondait pas, je n’étais pas de sa famille et elle n’avait chargé aucun de ses collaborateurs de veiller sur elle.

Je suis resté un long moment devant la porte, incapable de prendre une décision. En mettant les choses au pire, elle pouvait être à l’hôpital ; mais au téléphone, je n’avais eu à aucun moment l’impression qu’elle était gravement malade, un peu enrouée et fatiguée tout au plus. Et puis, quelqu’un aurait sûrement prévenu le bureau. Perplexe, je suis rentré chez moi avec le paquet de lettres que j’avais eu l’intention de lui remettre. Plus tard, alors que je les regardais sans vraiment les voir, je me suis aperçu que j’avais aussi pris celles qui me revenaient. J’ai tout laissé en vrac sur la table et je suis allé me coucher.

Vers 6 heures, je me suis réveillé en sursaut : la pluie tombait dru et frappait ma fenêtre. Je me suis levé et j’ai commencé à ranger les lettres. Brusquement, sur les piles qui montaient, les adresses m’ont sauté aux yeux. Cela faisait des mois que je triais le courrier cinq jours par semaine, j’avais à peine besoin de lire les enveloppes en entier tant le classement était devenu automatique, et pourtant, je n’avais jamais remarqué que Nora et Camille B. habitaient tout près l’un de l’autre. Je me suis demandé pourquoi ils prenaient encore la peine d’échanger des lettres si souvent.

Quelque chose cherchait à émerger dans mon esprit, je n’arrivais pas à bien comprendre quoi ; en cherchant sur un plan, j’ai compris que par un étrange découpage du cadastre (dans la vieille ville, les rues sont comme emmêlées), leurs maisons étaient dos à dos sur ce qui devait autrefois être un seul terrain, chacune donnant sur une rue différente. Il m’a fallu quelques minutes pour décider de me rendre chez Camille B. Et un regard à la pendule pour voir qu’il n’était que 7 heures. J’ai sagement patienté jusqu’à une heure décente et j’ai couru à l’arrêt de bus.

Sur place, j’ai eu un instant d’hésitation : je me faisais l’effet à la fois d’un fan harcelant un auteur célèbre et d’un employé indiscret trahissant sa patronne. Toutes les fenêtres étaient ouvertes pour profiter de la fraîcheur d’après l’orage. De la rue, je devinais la pièce de travail derrière un léger rideau blanc et j’entendais la machine à écrire. J’étais là, dansant d’un pied sur l’autre, à me demander si j’avais une chance de m’enfuir sans être repéré, quand Nora m’a crié d’entrer. Je me suis confondu en excuses : je m’inquiétais, non, tout le monde au bureau s’inquiétait de son absence, si inhabituelle, j’avais remarqué par hasard la proximité de leurs adresses et comme il n’y avait personne chez elle, je m’étais dit… Quoi au juste, heureusement pour moi, je n’ai pas eu à le préciser.

Nora m’a fait entrer, j’ai posé le courrier sur un secrétaire près de la porte ; je m’apprêtais à filer, mais elle m’a invité à la suivre dans la cuisine, où elle nous a servi du thé et des madeleines (littéraire, le petit déjeuner). Curieusement, tout cela semblait très naturel, alors que nos rapports au travail étaient plutôt formels. Au cours de la conversation, j’ai même évoqué le roman que j’essayais d’écrire, dont je ne parlais pourtant jamais, sans d’ailleurs qu’elle paraisse étonnée le moins du monde.

Le téléphone a sonné dans le salon, Nora est allée répondre et je n’ai pas pu m’empêcher d’aller jeter un œil dans le bureau, sur la pointe des pieds… Il n’y avait personne et je me suis rendu compte que je n’avais pas entendu la machine à écrire depuis mon arrivée. Sans toucher à rien, j’ai regardé sur le bureau les feuillets dactylographiés empilés sur la droite, le nouveau roman, enfin, de Camille B. Sur la gauche, un grand cahier était ouvert, le manuscrit. Entièrement écrit de la main de Nora. J’ai senti son parfum derrière moi, mon cœur a sauté quelques battements. Elle m’a demandé, comme si de rien n’était, si je voulais encore du thé.

***

Le nouveau livre de Camille B., Par temps d’orage, fut un succès, comme le premier. J’ai gardé le secret et continué à travailler comme si de rien n’était ; quand Nora a pris sa retraite, elle m’a choisi pour lui succéder. J’ai publié D’un livre à l’autre, mon premier roman et le troisième de Camille B.

Aujourd’hui, j’ai reçu une jeune fille qui voudrait travailler au Mélèze. Elle va s’occuper du courrier aux auteurs.

14 Comments

  1. Aline FERRÉ

    Merci Marianne pour ce mail et ce texte.

    Les personnages sont sympathiques et proches de nous. On dirait une histoire vraie ! Qu’en est-il exactement ?
    Amitiés
    Aline

  2. Cécile29

    Hello Marianne,

    très joli texte, j’aime le mystère qui l’entoure, même les personnages sont flous, on ne sait pas très bien qui est homme ou femme au départ.
    j’ai l’impression aussi que ton écriture s’allège en avançant dans l’histoire .

    à bientôt

  3. Jackie

    Ah! Le milieu de l’édition….Et dire que ça peut produire un texte plaisant avec suspens…Bravo!
    Je n’ai pas d’émoticônes à disposition, j’en aurais bien placé un… lequel? Mystère ….

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