Gloria ou Olga

Gloria ou Olga

Il y a du monde chez le boucher, la clientèle habituelle en fin de semaine : une mère de famille et son tout petit garçon qu’elle tient par la main, sur la pointe des pieds il se démanche le cou pour voir autre chose que toutes ces jambes d’adultes ; elle est venue avec son chien, un placide labrador resté attaché devant la porte. Un sportif grisonnant en jogging et baskets fluo achète le rôti du week-end, un couple âgé et un autre plus jeune font la causette à la caissière entre deux cartes bleues.

Je les observe un instant avant d’entrer, spectacle familier : les acteurs changent, mais les dialogues, rarement. Du reste, tout le monde se connaît ici, au moins de vue. Sur le seuil, le malheureux chien abandonné m’implore des yeux et colle sa grosse tête carrée contre ma jambe dans l’espoir que je serai plus influençable que sa maîtresse, laquelle lui jette un regard qui le fait aussitôt se rasseoir, l’air innocent.

En plus de la jeune femme, du sportif et des deux couples, il y a une autre cliente que je n’avais encore jamais croisée. Elle semble avoir une liste interminable de viandes diverses à acheter, elle a tout noté sur un papier qu’elle consulte de temps en temps, on dirait qu’elle dresse un inventaire. Le boucher empile les paquets, elle continue et demande de la chair à saucisse, différents jambons, des escalopes, des cuisses de poulet.

Petite et très mince, elle peut avoir 70 ou 80 ans. Vêtue de noir, mais plutôt en athlète qu’en vieille dame en deuil, elle est maquillée en technicolor des années cinquante, bronzée comme dans un péplum, les paupières bleu électrique, le sourcil dessiné au crayon et la bouche carmin. Mais ce qui attire l’attention par-dessus tout, c’est sa coiffure.

D’un roux flamboyant, ses fins cheveux courts, bouclés et crêpés moussent sur son crâne que l’on aperçoit en transparence. Ils ne bougent pas, figés en une improbable barbe à papa orangée. Formant un casque solide au-dessus de son visage immobile sous le masque de fond de teint, ils sont au garde-à-vous ; de temps en temps, elle les frôle d’une main maigre et bien sûr manucurée, aux ongles rouge vif.

Le boucher, qui d’ordinaire y va toujours de sa petite blague, se tient à carreau. Il se contente de dire « et avec ça ? » chaque fois qu’il pose un nouveau petit paquet sur la pyramide menaçant de s’effondrer – heureusement, sa fille, tout en servant la propriétaire du brave chien qui coule discrètement un regard amoureux vers les poulets rôtissant sous sa truffe, veille du coin de l’œil et donne régulièrement un léger coup qui remet l’édifice en place.

Le boucher, sa femme à la caisse, sa fille au service et un apprenti qui s’affaire entre la réserve et la boutique, le reste des clients, tout le monde fait comme si de rien n’était. On maudit la météo (il a plu tout octobre, il n’y a plus d’arrière-saison, et nous voilà bientôt en novembre et vous verrez qu’on n’aura pas de neige cette année) et les impôts (toujours les mêmes qui paient, allez), on demande qui un steak haché, qui du hachis, qui des nouvelles des petits-enfants.

Mais en réalité, tous sont fascinés par cette étrange vieille dame, dont on ne sait si elle ressemble plus à la pathétique et émouvante Gloria Swanson de Sunset Boulevard ou à Olga Vogelgesang, la glaçante ennemie d’Adèle Blanc-Sec. Tous attendent, ensorcelés, que sa liste prodigieuse prenne fin.

La dame continue d’énumérer ses demandes comme si elle était seule dans le magasin avec toute une équipe à ses ordres. Je suis presque sûre que si je lui adressais la parole elle ne m’entendrait pas, qu’elle ne voit pas le petit garçon qui, d’en bas, a repéré cette grande personne au visage multicolore et la contemple, captivé. Nous sommes tous transparents, tous, sauf le personnel et cette vitrine débordant de brochettes, de rôtis et de volailles.

Enfin, elle dit « et ce sera tout ». Je ne pourrais pas en jurer, mais je suis certaine que tout le monde a recommencé à respirer ; tout à coup, c’est comme si l’atmosphère redevenait normale après un moment d’intense concentration, il y a une sorte de relâchement général.

Impériale, l’étrange cliente traverse le magasin jusqu’à la caisse et sort sa carte. La bouchère annonce avec un respect certain une somme impressionnante, qui ne fait pas bouger un seul des cheveux roux, et demande timidement si la dame a besoin d’aide pour porter tout ça. « Pas du tout », répond celle-ci en sortant de nulle part un gros cabas, de ceux qu’on trouve dans les supermarchés. Elle le pose sur le comptoir et fait signe qu’on y empile la myriade de sachets blancs.

Le public retient de nouveau son souffle. Comment va-t-elle faire ? Le couple âgé cherche des yeux la personne qui viendra l’aider, il y a forcément quelqu’un, elle ne peut pas porter ça toute seule !

« Et bonne journée », dit-elle sans sourire. Elle soulève son sac comme s’il était vide, comme s’il ne contenait pas de quoi nourrir au moins vingt personnes pendant trois jours, fait demi-tour et, toujours sans regarder quiconque, sort. Le chien la regarde avec amour, il changerait volontiers de maîtresse pour un temps. Elle s’éloigne de quelques mètres, pose son sac, je sens que tout le monde est rassuré, tout de même, on savait bien que ce n’était pas possible, autant de force, comme ça, dans ce corps fluet.

Mais elle prend ses clés dans sa poche, ouvre le coffre d’une petite voiture de sport – rouge, naturellement –, y jette sans effort ses provisions d’ogresse, s’assied au volant et démarre en trombe, manquant renverser l’agent qui distribue généreusement les contraventions. Il choisit de faire celui qui n’a rien remarqué.

Dans la boutique, personne ne dit rien, nous sommes entre gens bien élevés, ça ne se fait pas de commenter l’apparence des autres, d’ailleurs on ne saurait par où commencer avec cette femme. Je demande trois tranches de jambon, bien fines, je lance un « bonne journée » à la cantonade et je sors.

Le chien regarde toujours, avec regret, la voiture qui disparaît au loin. Dans la rue, des enfants habillés en sorcières, fantômes et autres zombies sont de sortie, réclamant des bonbons aux commerçants ; le manège de la place de l’Église, éclairé par de fausses citrouilles lumineuses, est couvert de toiles d’araignée, un squelette est accroché à la caisse. C’est Halloween, j’avais oublié.

4 Comments

  1. Très très joli texte ! Bravo chère Anna. Je redoute parfois les nouvelles qui finissent sur une pirouette, pour tout dire « en cacahuète », et où finalement tout le suc de l’histoire ne se révèle qu’à la fin, mais dans votre texte, la pirouette finale ne gâche rien, bien au contraire ! Tout simplement car il a déjà beaucoup de nourriture avant…
    Romuald

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