Adieux

Adieux

Parfois, les choses sont ce qu’elles doivent être. Même si elles ne le semblent pas.  

Les cyprès se balançaient doucement et l’air embaumait les centaines de fleurs qui s’épanouissaient sans retenue en ces premiers jours d’été. Un jeune chat gris, la mine paresseuse, était étalé au milieu de l’allée. Immobile, il savourait l’instant, surveillant du coin de l’œil un moineau qui vagabondait avec insouciance. Le chat se mit en position d’attaque. Il faisait rouler ses épaules et allait bondir quand l’oiseau, effrayé, s’envola. Le chasseur déçu se tourna vers la cause de sa défaite, une file de gens qui venait lentement vers lui. Les quatre personnes en tête portaient une boîte et regardaient au loin, les autres marchaient en regardant leurs pieds. Intrigué, le chat se mit de côté et suivit cette étrange foule silencieuse.

L’homme derrière le cercueil tenait par la main à sa droite, un garçon, à sa gauche, une fille, à peine dix-sept ou dix-huit ans tous les deux, mais presque aussi grands que leur père. Le cortège arriva devant la tombe ouverte et les porteurs s’arrêtèrent. Ils déposèrent leur fardeau avec une dignité et une tristesse touchantes, bien que strictement professionnelles. L’homme aux enfants se demanda à quoi ils pouvaient bien penser en portant leur dixième, quinzième cadavre de la semaine. Au week-end qui s’annonçait magnifique, aux traites à payer, à leurs amours ? Ou bien y avait-il parmi eux de véritables philosophes méditant à chaque cortège sur la fragilité et la futilité de l’existence ? Il dut remettre à plus tard ses réflexions, car le moment était venu pour lui de jouer son rôle. Il s’avança, lâcha la main du garçon le temps de prendre une rose dans la corbeille présentée par l’un des officiants et de la jeter sur le cercueil. Les deux adolescents firent de même, puis ils s’écartèrent tous les trois, de nouveau main dans la main. Le frère et la sœur regardèrent la foule, les fleurs, les larmes qui coulaient et levèrent les yeux vers leur père. Ils ne faisaient plus qu’un face à la compassion qui jaillissait vers eux comme d’une fontaine humaine. Tous ceux dont la géographie personnelle était bouleversée par cette disparition étaient là pour soutenir les trois survivants. Les pensées de l’homme étaient revenues malgré lui vers les employés des pompes funèbres et il dut faire un effort pour se concentrer sur les personnes qui défilaient devant lui.

Sous l’œil attentif du chat qui s’était faufilé dans la maison, l’enterrement fut suivi d’une réception au domicile du veuf, qui reçut à nouveau, sobre et digne, les témoignages de sympathie de la famille et des amis : « tellement injuste… tellement brutal… si tôt… et les enfants… au moins vous avez pu passer ces dernières vacances en famille, c’est si beau, la Suisse… » Le frère et la sœur calquaient leur attitude sur celle de leur père et leur calme impressionnait l’assistance. Mal à l’aise, certains auraient préféré des larmes, un franc désespoir. Les derniers partirent enfin, sur un ultime « surtout, n’hésite pas, si on peut faire quoi que ce soit… »

Il attendit avec ses enfants qu’ils s’endorment, passant d’une chambre à l’autre avec des mots murmurés, des mots d’apaisement, des mots de lendemains qui seraient moins durs. L’aîné, très sérieux jusque dans le sommeil, se tenait bien droit, le drap remonté sous le menton. La plus jeune, roulée en boule au milieu du lit, le drap entortillé autour de la taille, murmura quelque chose puis se tourna vers le mur et ne bougea plus. Il ressentait physiquement leur chagrin, leur douleur d’être privés de mère.

Il redescendit au salon, servit comme chaque soir deux verres de vin qu’il posa sur la table basse devant la cheminée et mit un disque, un jazz mélancolique et doux qu’elle aimait. Il leva son verre en silence, comme chaque soir, vers son fauteuil favori. Il la voyait vraiment, moqueuse, assise en tailleur dans ce vieux voltaire usé qu’elle refusait de jeter. Quand elle avait décidé, avant de ne plus en avoir l’énergie, avant la souffrance, de faire ce dernier voyage – seulement tous les quatre, il fallait s’épargner les débats et les conseils de tous ceux qui ont une opinion sans avoir d’arguments –, elle lui avait dit en riant : « après, tu feras ce tu veux, garde-le dans un coin ou mets-le au grenier. Mais attention, si tu le jettes, je reviendrai te hanter ! »

Elle avait refusé toute espèce d’adieux, sauf aux trois personnes qui partageaient sa vie et la partageraient ainsi jusqu’au bout. Comme chaque soir depuis le dernier jour qu’ils avaient passé tous ensemble, loin de chez eux, presque hors du temps, il fit son examen de conscience à la recherche de remords, de culpabilité. Comme chaque soir, il ne trouva que le chagrin. Mais ce soir-là, il se mit enfin à pleurer.

Couché sur le vieux voltaire usé, le chat le regarda un long moment de ses yeux dorés puis posa la tête sur ses pattes et s’endormit.

Parfois, les choses sont ce qu’elles doivent être. Même si on ne peut le dire à personne.

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